Pour moi, un tatoueur ça ressemblait nécessairement à ça :
Une sorte de biker, un gros dur limite sadique, qui vous donne envie de faire dans votre froc rien qu’en le regardant, et qui tatoue des têtes de morts et des roses que l’on choisit sur catalogue. (ridicule comme caricature, je sais)
Mais ça, c’était avant !
Avant que je ne découvre l’univers de Lionel Fahy sur son blog http://lioneloutofstep.blogspot.fr/, qui est très loin du cliché que j’avais en tête. C’est un artiste avant d’être un tatoueur, avec un style bien à lui, une « empreinte » reconnaissable entre mille. En parcourant son blog je suis tombée en pâmoison devant son travail et je me suis dit « ça sera lui ou rien ! ». J’ai trouvé ses tatouages à la fois poétiques et percutants, d’une finesse incroyable, extrêmement modernes.
J’avais envie d’un tatouage très personnel, du sur-mesure qui ait vraiment un « sens » pour moi, qui raconte mon histoire. Après avoir parcouru moult citations sur l’autisme, le syndrome d’Asperger et la différence, j’ai fini par choisir une citation de Einstein que j’adore « Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur ses capacités à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu'il est stupide. »
Le jour J, je suis arrivée à la boutique à 10h (après m’être perdue dans les rues de La Roche Sur Yon : classique !), et j’ai présenté cette citation à Lionel. Nous avons préparé le dessin ensemble, sur l’instant.
Lionel est quelqu’un qui prend le temps. Les premiers moments, cela m’a un peu décontenancée, moi qui suis très « speed » et qui, à peine arrivée, avais déjà envie d’en finir ! Mais lui n’est pas dans une logique de « rentabilité », c’est un passionné, il passe plusieurs heures (voire toute une journée, bien souvent) avec un seul client. Je crois que c’est une très bonne chose : cela permet d’échanger sur le projet, de se comprendre, de se découvrir, et surtout d’être en confiance.
Avant de commencer le tatouage, nous avons été déjeuner ensemble, ce qui nous a donné l’occasion de discuter du SA. J’ai trouvé notre conversation très constructive : c’est une des seules fois depuis mon diagnostic où je me retrouve face à une personne qui s’intéresse réellement, sans préjugés ni stéréotypes en tête, et qui pose des questions intéressantes. Cela donne de l’espoir : OUI il existe des personnes non-autistes ouvertes d’esprit et désireuses d’en savoir plus sur nous ! J’avais presque perdu la foi…
Et l’heure est venue de passer sur la table… Je peux vous dire que j’ai souffert le martyre ! Je sais que certains autistes ne ressentent pas la douleur, ou du moins certaines formes de douleurs, pour ma part c’est tout l’inverse, je suis extrêmement douillette. Chaque piqûre d’aiguille irradiait dans tout mon bras, j’avais par moments l’impression qu’on était en train de le découper en deux avec une tronçonneuse, j’ai tout ressenti avec une intensité incroyable, c’était franchement l’horreur ! Au bout d’un certain temps, nous avons fait une pause, et je lui ai dit, toute contente « Ah ça avance vite ! », ce à quoi il m’a répondu « Ça fait quand même déjà 1h30 que je suis dessus ! ». J’avais perdu toute notion du temps… J’étais clairement dans un état second. Il m’a aussi dit que je n’arrêtais pas de gigoter, alors que j’avais l’impression d’être immobile comme une statue. J’avais des soubresauts nerveux que je ne contrôlais pas du tout, ce qui compliquait énormément son travail (le pauvre, je pense qu’il a souffert autant que moi !).
J’étais également en mode « C’est quand qu’on arrive ? ». Je lui demandais régulièrement où on en était, si on avait bientôt fini ou pas, combien de temps il restait encore… Pénible à souhait, la Pépette !
Après 3h30 de boulot, 3 pauses pipi, 410 insultes (dans ma tête ça donnait quelque chose comme ça « Salope*%° d’aiguille de mes ù%*µ£ bord**% de me#& » etc etc), une dizaine de « On a bientôt fini ? » et 4 tentatives de fugues virtuelles, nous avons terminé ! J’étais vidée, épuisée, je n’avais qu’une idée en tête : rentrer chez moi et me rouler en boule sous la couette.
Nous avons pris quelques photos, et j’ai même eu droit à un petit cadeau avant de partir : un livre dédicacé de ses illustrations que j’ai pu feuilleter dans le train ! C’était noël avant l’heure.
J’étais à la fois heureuse d’en avoir fini, et déçue de mettre un terme à cette belle rencontre. Je ne sais pas comment l’expliquer, mais ce qui se noue entre un tatoueur et son client est quand même, à mon sens, assez « intime ». En peu de temps, le vécu que l’on a en tant que tatoué est très intense : on passe de l’excitation à la douleur, de l’angoisse au soulagement, de l’abstrait au concret. Petit à petit, au fil des minutes, il se crée quelque chose, une œuvre d’art, qui va rester, nous accompagner, nous « grandir » comme le dit Lionel. Le tatoueur est là pour ancrer en nous des valeurs, un vécu, pour donner, de façon indélébile, corps à l’intangible. C’est assez incroyable, quand on y pense. Une personne dont on ne connaît presque rien nous « marque », dans tous les sens du terme, à vie.
Une belle expérience donc, que je ne regrette absolument pas !
Merci à toi Lionel pour ta patience et ta gentillesse, je te souhaite de vivre encore longtemps de ton art et de continuer à élever, armé de tes encres « barbecue », ceux qui croisent ton chemin.


