Ma sœur m'a reproché récemment d’être égocentrique. Ça n’est pas la première fois, j'ai déjà eu droit à d'autres qualificatifs tout aussi goûtus ("égoïste", "auto-centrée"), et ça ne sera probablement pas la dernière. Nos périodes de crise semblent être cycliques. Quand je commence à croire que nos relations se sont apaisées et que je baisse la garde, je me prends systématiquement à suivre une volée de bois vert. Et je repars toute décontenancée, le ventre noué et la gorge serrée, avec le sentiment que je ne serai décidément jamais à la hauteur de ses attentes.
Egocentrique, moi ? Oui, certainement. J’ai passé ma vie à m’analyser, à décortiquer mes réactions, mes comportements, mes incapacités. J’ai essayé de m’améliorer, de travailler sur moi pour devenir une meilleure version de moi-même, une version 2.0. J’ai toujours veillé à préserver mes valeurs et à les vivre au quotidien. Une autiste larguée au milieu des neurotypiques, qui doit s’adapter coûte que coûte à leur monde et leur mode de fonctionnement… Bien sûr que je suis auto-centrée, c’est quasiment un mécanisme de survie.
Dans les périodes où tout va mal, où j’ai envie d’en finir, où les idées noires tournent en boucle dans ma tête, je ne pense qu’à moi et à ma survie. Chaque seconde qui passe est une lutte contre moi-même et une petite victoire sur la vie. Ma famille ne sait rien de ces tranches de vie, j’ai toujours préservé mon entourage de mes facettes les plus sombres. Tout ce qu’ils peuvent percevoir, c’est que je ne donne plus de nouvelles, que je me barricade, que je ne les écoute plus, que je ne suis plus disponible.
A leurs yeux, je deviens un monstre d'égoïsme.
Il me serait tellement facile de dire à ma soeur: « Tu sais, si je n’ai pas été présente à cette période de ta vie, c’est parce que j’avais envie d’en finir. Et que ma survie était ma priorité. »
Tellement facile de la faire culpabiliser.
Tellement facile de lui faire peur.
Tellement facile de lui clouer le bec.
Trop facile. Et parfaitement injuste. De quel droit devrait-elle subir des difficultés qui m’appartiennent ? Je préfère encore la laisser croire que je suis égoïste.
Egoïste que je suis.
Je fais de mon mieux. Vraiment. J’ai bien conscience de ne pas apporter à ceux qui m’entourent tout ce dont ils ont besoin. J’ai bien conscience de n’être pas suffisamment présente pour mes neveux et nièces. J’ai bien conscience d’être dans ma bulle, parfois. Mais ça n’est pas volontaire.
Je fais de mon mieux. Vraiment. Avec les moyens qui sont les miens.
Si je suis dévouée aux autres, c’est à un niveau plus global, à un niveau « macro ». Je suis végétalienne, je milite pour la reconnaissance du droit à la différence, j’espère une société plus juste où chacun aurait sa place, pour nous et pour les générations futures. Je donne de mon temps sans compter, parfois même jusqu’à l’épuisement. Mon altruisme est avant tout tourné vers le bien commun.
Cette générosité-là passe inaperçue, car elle n’est pas directement « exploitable », elle ne sert pas immédiatement les intérêts propres de M. et Mme Tout-le-monde. Et moi je passe, au mieux, pour une empêcheuse de tourner en rond, au pire, pour une extrémiste anarchiste. Mais je m’acharne, non pas que je sois maso, mais parce que je suis convaincue du bienfondé de ma démarche.
Qui est égoïste, déjà ?
Alors… que faire ? Auto-flagellation ? J’ai déjà donné. Tentative d’explication ? Je n’en ai pas la force. Surenchérir ? Pas mon style. J’ai plutôt décidé de prendre de la distance avec sa façon de me percevoir. L’image qu’elle a de moi lui appartient. Elle me voit comme une sœur égocentrique, bizarroïde et à la limite du supportable. Soit. C’est sa représentation. Je refuse d’en être prisonnière. L’opinion qu’elle a de moi ne me définit pas.
Je sais qui je suis, je sais ce que je vaux.
Je sais que je ne suis pas parfaite mais je n’ai jamais prétendu l’être.
Et l’égoïsme, est, avant tout, affaire de perception.
