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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 10:05

Je suis depuis quelques années fascinée par cette devise de Sarah Bernhardt : Quand même. Cette femme a tout osé, elle se moquait des conventions et a marqué son époque par sa fougue, son aplomb et sa détermination. Elle a traversé tant de choses... Quand je pense à elle, à son parcours, je me dis que rien n'est impossible. C'est une pensée réconfortante. Sarah Bernhardt est mon doudou intellectuel.

 

J'ai vécu ces derniers mois un fucking shitstorm, que même la belle Sarah elle en aurait chié des ronds de chapeau. (Je m'excuse auprès de vos chastes oreilles, c'était la minute scato, ça ne se reproduira plus. Et je salue au passage les psykk qui pourront dire que je suis bloquée au stade anal, blablabla, pénis, trou, blablabla, on connaît la chanson.)

 

Donc déjà je me suis embarquée dans une relation amoureuse plus que tumultueuse. Moi qui aspire au calme et à la sérénité, j'avais l'impression d'être un mouchoir pris dans une tempête émotionnelle. Des montagnes russes en permanence, avec une alternance entre des moments de pur bonheur et d'autres où j'avais l'impression qu'on me trifouillait les intestins avec un tison ardent. Je ne savais plus si je devais rire, pleurer, vomir, ou les trois en même temps en mode exorciste.

Moi, en mieux

Moi, en mieux

Après avoir essayé de comprendre, négocier, accompagner, poser des limites, exprimer mes besoins, j'ai fini par baisser les bras. J'avais le sentiment d'être dans une relation où se côtoyaient le meilleur du meilleur mais aussi le pire du pire. Et je n'en pouvais plus. Heureusement mes ami.e.s ont été très présent.e.s et m'ont permis de réaliser qu'il était temps que tout ça s'arrête. J'ai notamment eu un électrochoc quand ma copine Juju m'a sorti de but en blanc, alors que je me vidais élégamment de toute ma morve dans un mouchoir qui s'en souvient encore : "Meuf, je ne te reconnais plus!". Je ne me reconnaissais pas non plus, à vrai dire. En cinq mois, j'étais devenue une espèce de zombie déprimé, à fleur de peau, qui avait tout le temps peur des sautes d'humeur de son conjoint. J'étais en tension en permanence, tout en ayant la volonté d'y croire et d'avancer.

 

Il n'a pas supporté la séparation, qui s'est avérée être aussi destructrice que la relation en elle-même. Sa réaction a eu au moins le mérite de me conforter dans l'idée que j'avais fait le bon choix. Maintenant les choses sont plus claires qu'elles ne l'ont jamais été : le prochain sera bien dans sa vie et dans ses baskets ou ne sera pas! Car, comme me l'a si bien dit quelqu'un que j'estime beaucoup : "Si la détresse peut constituer une circonstance atténuante, elle ne justifie pas tout". Je refuse catégoriquement de me faire malmener sous prétexte que l'autre "souffre".

 

Et puis dans tout ça il a fallu que je rassemble mes forces pour préparer ma soutenance de thèse. Le contexte s'y prêtait vachement bien (je précise pour mes camarades autistes que c'est de l'ironie). J'avais tous les symptômes du stress post-traumatique. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je sursautais pour un rien, j'avais des douleurs incongrues, des chutes de tension vertigineuses, de la tachycardie, des cauchemars, des flashbacks, tout en étant en parallèle dans l'anticipation anxieuse de la soutenance. J'ai essayé de gérer ça à coups d'Euphytose et de millepertuis alors qu'en vrai j'aurais eu besoin d'une perfusion de Prozac. Après un passage au commissariat (dépôt d'une main courante pour harcèlement) et aux urgences psychiatriques (bonjour-aidez-moi-je-suis-en-train-de-perdre-pied), je me suis résignée à prendre des anxiolytiques. Moi qui déteste les médocs. Première fois de ma vie que j'ai goûté aux joies du Xanax (ironie, again). Pendant 15 jours je les ai gobés comme de vulgaires tic-tacs.

 

Oh et ai-je précisé que j'ai dû faire euthanasier mon chat, aussi? Eh ouais. A une semaine de la soutenance.

 

Et puis j'ai rebondi. Parce que je n'avais pas le choix. Parce que toute expérience est bonne à prendre. Et parce que je suis une guerrière.

 

Le jour de la soutenance est arrivé. J'ai pleuré le matin, j'ai pleuré dans ma voiture en y allant. J'étais tout simplement épuisée et terrorisée. Mes parents m'ont quasiment portée à bout de bras jusqu'au jour J. Je ne sais pas trop bien comment j'aurais fait sans eux. Face à mon jury, j'ai essayé de faire bonne figure. J'avais la voix qui tremblait par moments, mais j'ai ravalé mes larmes.

 

Ma thèse aura été pour le moins clivante. Là où certains ont vu trois thèses en une, d'autre ont vu trois rendez-vous manqués. Là où certains ont salué l'originalité de la discussion - politisée et engagée -, d'autres ont regretté qu'elle ne respecte pas un format canonique.

Question de point de vue

Question de point de vue

J'ai proposé à la fin de ma thèse une inversion du stigmate. Je suis partie du principe que nous vivons dans un système (le néolibéralisme) qui est pathologique et pathogène, et que les personnes autistes, parce qu'elles sont résistantes aux normes sociales, seraient peut-être bien in fine les plus saines qui soient. En effet, ne seraient-ce pas plutôt les personnes non autistes qui, en se soumettant aux diktats de la normalité et du néolibéralisme, seraient enfermées dans une bulle, fut-elle la macro-bulle sociale dominante ? Il m'a été opposé à cela qu'il ne fallait pas fanfaronner en avançant que les personnes autistes seraient "supérieures" aux personnes non autistes (ce qui n'est d'ailleurs pas mon propos, mais passons). Etrangement, la verticalité ne poserait donc problème que lorsqu'elle est en défaveur des non autistes... Car à l'inverse, cela ne choque personne de considérer que nous sommes "malades" et qu'il faudrait nous "guérir" et "vaincre l'autisme". 

 

Il m'a également été reproché à demi-mots d'avoir investi trop d'affect dans mon travail, alors que la simple lecture de ce que j'ai produit a visiblement déchaîné les passions. L'ironie de la vie...

 

J'ai essayé de me montrer convaincante, ce qui n'a pas été chose aisée. Les joutes verbales ne sont vraiment pas mon fort, j'ai du mal à formuler mes idées à brûle-pourpoint, qui plus est à l'oral. J'ai besoin de temps pour poser et verbaliser mes pensées, et ce qui suppose souvent de passer par l'écrit.   

 

Après 20 minutes de présentation, 2h de questions et 15 min de délibérations, l'affaire était dans le sac. Je suis désormais "docteure en psychologie sociale", avec les félicitations orales du jury! Je dois quand même refaire intégralement ma discussion, mais bon c'est un moindre mal. Le plus dur est derrière moi!  

 

Je ne suis pas du genre à m'auto-congratuler. J'ai plutôt tendance à attribuer mes réussites à un coup du sort et mes échecs à mon incompétence (Le fameux complexe de l'imposteur). Mais là vraiment je suis fière de ce que j'ai accompli! Cette thèse était en soi un acte fort, militant. Ne serait-ce que parce que je me suis positionnée dès le départ en tant que personne directement concernée ET jeune chercheuse sur la question de l'autisme. Il n'était en effet pas question pour moi de plaider pour le respect et l'inclusion des personnes autistes tout en étant au placard! Je n'aurais jamais pu vivre avec ce paradoxe sur ma conscience.

 

Le milieu universitaire a pourtant essayé de m'en dissuader, à plusieurs reprises. Soit-disant que mon étiquette d'autiste me desservirait, et nuirait à ma crédibilité. J'ai tenu bon.

On m'a demandé de ne pas écrire que j'étais autiste dans ma thèse. Qu'importe, je l'ai dit le jour de la soutenance.

J'avoue que ma ténacité me surprend moi-même. J'ai un combat à mener, et ça me rend increvable : quand on me fait sortir par la porte, je rentre par la fenêtre.

Le milieu académique français n'est semble-t-il pas "chaud" pour accueillir des profils comme le mien, mais si personne ne se lance, il est évident que rien ne changera jamais! Il n'y a pas de honte à être autiste. Il n'y a pas non plus de honte à être autiste ET chercheur.euse. Cette double casquette me sert plus qu'elle ne me dessert, et me rend d'autant plus légitime pour parler d'autisme. Car "C'est celui qui est qui sait".   

Alors je continuerai à tracer ma route. Je continuerai à faire entendre ma voix. Notre voix. Je suis forte, parce que je ne suis pas seule. Je suis forte, parce que je suis soutenue par toute une communauté. J'ai ressenti cette énergie incroyable le jour de la soutenance! Il y avait une centaine de personnes dans la salle dont plein de camarades autistes qui avaient fait le déplacement!!! C'était vraiment génial...

Alors oui, je continuerai. Malgré les aléas de la vie, malgré les moments de doute, d'épuisement, d'angoisse.

 

Je continuerai. Quand même.

 

En attendant, rideau.

 

 

 

Quand même

PS : la thèse sera disponible en ligne dans quelques mois

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commentaires

julien 08/04/2018 12:00

bonjour,
je me permets de poster ici car mon psy pense que je suis asperger.J ai 37 ans, et c est de pire en pire avec les autres, je vis un enfer atroce et insoutenable.
Ca s etait amélioré grace au theatre, les gens commencait à me respecter un minimum car je faisais quelque chose d interessant mais depuis environ 6 mois j ai completement sombré et je ne supporte plus d etre avec les autres.
je n ai plus d amis, sauf une personne qui accepte encore de me voir.Tous les autres ont cessé de me voir du jour au lendemain, ce qui m a profondement blessé car je suis tres sensible au rejet.
J ai vu beaucoup de medecins, certains me disent que c est fouttu on ne peux plus rien pour moi, d autres pense que je suis telle ou telle pathologie.
Longtemps on m a dit que j etais phobique social mais je pense que mon cas est beaucoup plus lourd et serieux.
La on me parle d asperger, melangé à une tres forte depression et j ai peur de ne pas supporter si un diagnostique est posé.
Je vis un enfer insoutenable, je pense que je vais devenir fou.
Voilà, donc je ne sais pas si je dois aller me faire diagnostiquer de peur de ne pas supporter un resultat qui pourrait aller dans ce sens
Je suis preneur de conseils

Line Hautefontaine 28/01/2018 01:03

"Mon doudou intellectuel" : j'adore tellement cette expression !! Moi je crois que c'est toi mon doudou intellectuel ! Tu m'impressionne vraiment, tu es incroyablement courageuse, intelligente, drôle, généreuse et vraiment, félicitations pour ta soutenance de thèse ! (Oui je sais c'était y a longtemps mais je découvre tout juste ce blog)

Morgane 15/10/2017 20:09

Bonsoir Julie,

Je te lis et, encore une fois, je te trouve admirable ! Quel courage ! Et surtout quelle justesse dans tes propos !! Maman d'un petit Alan qui fêtera ses 5 ans dans 10 jours, diagnostiqué en septembre 2016 (asperger, haut potentiel), et épouse d'un grand Ronan (bientôt 50, en attente du diagnostic), te lire me fait du bien. Je te félicite vivement pour ton parcours et tes réussites :-)

Nathalie 08/05/2017 14:11

Ton texte m'a revigoré et reboosté au max. Je me sentais tellement isolée que tes paroles m'ont réchauffé le coeur. Ton histoire conjugale a fait echo en moi qui plus est. Je vivais une relation très éprouvante quand j'ai soutenu mon premier mémoire en licence (psychologie sociale). Après une période de dépression masquée (passive) qui s'est extériosée la veille, j'ai pu enfin rendre le mémoire. Etre Aspie n'est pas du tout facile et quand l'environnement est nous bloque ca peut tourner au drame.
P.S : les idées que tu as soutenu pour ta thèse sont pour moi excellentes. Elle rejoignent tout ce que j'ai toujours compris du fonctionnement psycho social. Les bisounours qui peuvent sembler malades sont les plus sains car non sur adaptés pervers tout ce que tu veux. Merci de nous inspirer et nous motiver comme tu le fais. Ton combat est noble, surtout ne lâche pas ;) t'es mon aspie-roïne :) Avec amour, Nathalie

Dominique 30/03/2017 14:29

Julie présidente !!

Théo 13/07/2017 19:50

OUI ! Quelle puissance dans cet article. Et quelle justesse !

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