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15 avril 2022 5 15 /04 /avril /2022 13:42

Covid jour 4. J'ai mangé des Snickers devant la dernière saison de Keeping up with the Kardashians. Mes éternuements force 9 ont provoqué une descente d'organes. Rien de trop grave, ceci dit, il paraît qu'on peut vivre tout à fait normalement avec les sinus encastrés dans le cervelet.


Entre deux comas, j'ai essayé de mettre de l'ordre dans mes idées pour vous parler de mon expérience de la radicalité.

Militantisme radical, entre extrémisme et survie

 

J'ai un mode de fonctionnement en noir et blanc, les zones de gris n'existent (n'existaient) pas dans ma perception du monde. C'est bien ou c'est mal, tu es sympa ou tu es toxique, c'est vrai ou c'est faux. Une personne, un concept ou un courant de pensée peut bien sûr basculer d'une catégorie à une autre. Par exemple, un amoureux qui fait de la merde, il passe de « tu es sympa » à « tu es toxique » et va se voir éconduire en deux secondes. Autre exemple : alors que j'ai été très séduite par les écrits féministes de la chercheuse Christine Delphy, lorsque j'ai découvert ses propos transphobes, je n'ai plus voulu lire aucune de ses productions.

 

En gros, soit tu es dans ma vie, soit tu n'y es pas.

 

Je crois que la plongée dans le militantisme radical a consolidé en moi ma tendance à être « shades blind » (oui, j'invente une expression, et en anglais qui plus est !). Attention, je ne dis pas que la radicalité doit être condamnée dans le cadre des luttes sociales. Elle est nécessaire pour se faire entendre et pour obtenir des résultats : on ne parviendra pas à mettre un terme aux féminicides en demandant poliment ; la disparition des pailles en plastique ne permettra pas de venir à bout du changement climatique. Ne nous y méprenons pas : si la radicalité est critiquée, c'est parce que les protestations molles et le statu quo arrangent bien les dominants. (d'ailleurs, on reproche souvent aux militant.e.s d'être "trop énervé.e.s", cette tactique conversationnelle anti-débat s'appelle le tone policing : dénigrer la forme pour ne pas avoir à adresser le fond du message).

 

La radicalité est donc nécessaire dans le militantisme, mais m'a porté préjudice dans ma vie personnelle et j'ai désormais du mal à la voir autrement que comme un gros défaut dont il était temps que je prenne conscience.

La pose de limites, un exercice périlleux

 

Un autre élément a renforcé ce mode de fonctionnement : l'apprentissage des limites. J'ai des difficultés à poser des limites, je me suis fait marcher sur les pieds à de nombreuses reprises, dans tous les domaines de ma vie. Aller dans le sens des autres et m'adapter à eux est une stratégie de survie que j'ai mise en place pour éviter des conflits et essayer tant bien que mal de me faire accepter. Résultat des courses : je m'oubliais et me diluais dans mes relations. C’est particulièrement vrai dans mes relations amoureuses, parce que le care et l'oubli de soi est bien ce que l'on attend des femmes dans les relations hétéros ! D'ailleurs, si le sujet du sexisme dans les relations hétéros vous intéresse, je vous recommande l'excellent podcast "Le coeur sur la table" (lien en bas de l'article).

 

J'ai dû faire un énorme travail sur moi pour reprendre confiance, déterminer quelles étaient mes limites et savoir les affirmer : ce travail n'est pas fini. Le problème, c'est que j'ai la sensation d'être passée d'un extrême à l'autre : d'une béni-oui-oui qui ne veut pas faire de vagues à une personne intransigeante qui ne laisse aucune seconde chance.

 

Je crois que, dans ma vie perso, ma radicalité m'a rendue intolérante, condescendante, et m'a isolée. Cet amoureux-là qui a merdé, il avait le droit à l'erreur. Si les propos transphobes de Christine Delphy doivent être dénoncés, il n'empêche que l'intégralité de sa production intellectuelle n'est pour autant pas à jeter à la poubelle et je me dis aujourd'hui que j'ai eu tort de me priver de ses écrits. 

 

J'en suis là de ma réflexion.

Les raisins secs de la colère, un renouveau de souplesse dans la révolte

Ces derniers mois, j'essaye de retrouver de la souplesse dans mes relations. Il n'y a pas si longtemps, les personnes qui n'avaient pas les mêmes opinions politiques que moi, ou qui n'étaient pas sensibilisées aux luttes féministes, antiracistes, etc., je les tenais très éloignées. Pour être tout à fait honnête, je dirais même qu'une partie de moi les méprisait (comme si j'étais moi-même irréprochable, aahahha laissez-moi en rire et descendre de mon piédestal).

 

J'étais bien lancée pour devenir une petite mamie qui passe sa journée à regarder derrière sa fenêtre en insultant mentalement tous les gens qu'elle voit dans la rue, aigrie, et le cœur sec. Je n'ai pas du tout envie de devenir cette petite mamie aigrie au cœur sec.

Radicalité et militantisme : zones grises

Réinjecter de la souplesse, du respect, de l'amour, tout simplement, c'est en train de faire une grosse différence dans ma vie. Je me sens plus apaisée, plus heureuse aussi. Être portée par un sentiment de révolte et par la conviction d'être « dans le vrai », ça aura été un formidable moteur mais ça m'aura aussi consumée tout en faisant de moi une humaine un peu bof. Je m'exerce donc à voir toutes les nuances de gris*, et ça me fait un bien fou.  

 

Est-ce que vous aussi vous êtes aveugle aux nuances? Est-ce que vous avez vécu un cheminement similaire ? Je serais très curieuse de vous lire dans les commentaires !

 

Sur ce, je vous laisse, j'ai de la fièvre et Uber-strip me fait savoir que l'arrivée du médecin est imminente.

 

 

Liens :

Le coeur sur la table 

Christine Delphy

 

* non il n'y a aucun sous-entendu littéraire

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commentaires

J
Salut Super Pépette merci pour ton article! J'ai eu une réalisation similaire à la tienne à l'automne dernier après avoir participé à une retraite bouddhiste. J'ai appris à voir les choses avec nuances ! J'avais toujours eu du mal à le faire, et particulièrement de 2014 à 2021, années pendant lesquelles je me suis radicalisée de plus en plus (à la base j'étais écolo, féministe et j'aimais bien l'auto-gestion, et à partir de 2014 suite notamment à un épisode de violences policières auquel j'ai assisté je suis devenue anarcho-autonome, nique-tout, à vouloir tout faire péter en permanence, dans ma vie privée je voulais être en "anarchie relationnelle", privilégier tout le temps le collectif sur l'individuel, vouloir buter tous les mecs cis hétéros blancs, et je caricature à peine)<br /> Mais heureusement maintenant je développe ma capacité de compassion :)<br /> Pour celleux qui lisent l'anglais, je recommande beaucoup deux livres qui m'ont ouvert les yeux : Healing Resistance de Kazu Haga, et "See no stranger" de Valarie Kaur.<br /> Je pense que ça peut t'intéresser, ça parle notamment d'amour révolutionnaire, un concept qui me plaît beaucoup et qui est devenu ma boussole politique dans la vie.<br /> Bonne semaine !<br /> Jade
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S
Merci pour ces conseils de lecture !
D
Wow, c'est drôle de lire ton cheminement qui est assez similaire au mien, et concordant en terme de temporalité. J'ai passé plusieurs années dans des milieux politisé.es queer radicaux. Dans un premier temps ça a fait vachement de sens pour moi, aussi bien pour m'émanciper individuellement que pour developper des outils de reflexion pour agir dans le sens de la justice et de la lutte contre les discriminations sociales. Au bout de quelques années, j'ai ressenti que ça en était devenu aliénant, bien que j'en perçoive l'interet, comme tu le dis si justement, à échelle " macro ", pour faire contrepoids à des réalités sociales oppressives, et amorcer du changement ( oui, oui, la nuance ). Aliénant parce que ne prenant pas en compte la complexité de l'humain et des phénomène sociaux, parce qu'a force de lutte pour s'affranchir des normes sociales dominantes, des dynamiques génératrices de souffrances avaient finit par apparaitre au sein même des communautés militantes. C'est mon regard de psy la, mais mon constat des effets de la radicalité politique est le suivant ; grosso modo, se rassembler entre personnes ayant vécu des traumas liés aux thématiques d'exclusion sociale, de s'être vu renvoyé l'idée d'être dysfonctionnel.le, mauvais.e personne, d'avoir subit des violences de tout type, ainsi que le poids de la domination, ça a pu générer des croyances qui s'accordent bien avec la radicalité politiques. La limite; en faire un absolu, des règles rigides qui se retrouve à régir l'intégralité des rapports sociaux, la recherche d'une pureté militante, qui de part son caractère innateignable et illusoire, amène donc à développer une méfiance à l'égard des autres, qui deviennent toustes opresseur.euse ou abuseur.euse potentiel.le à se sentir soi même mauvaise personne, et à condamner l'autre, à se condamner soit, ou à se voir condamné, et à craindre la sentence ultime de l'exclusion, que l'on cherche à éviter en tentant au maximum de se conformer à cet idéal militant, à " camoufler ses failles", en allimentant de la honte, de la peur et de la colère. Paradoxal, de finalement rejouer ses trauma aux seins mêmes de communautés de lutte... J'ai également pris beaucoup de distance vis à vis de tout cela, parce que bah l'humain c'est plus complexe que ça. Que la lecture dichotomique participe à maintenir la souffrance. Que les comportements failles ont des déterminants, que ça s'inscrit dans un contexte plus globale, et que je n'ai pas envie non plus, comme tu le dis si bien, d'en venir à detester l'humanité, ou à me hair moi même. D'autant plus que, quand on subit des discriminations sociales, des violences, des traumas, on developpe des empruntes mnésiques de ces violences, qui nous amène à les percevoir la ou elles ne sont pas materiellement présente, ou alors à les amplifier, les exagérer, les décontextualiser. Une lecture féministe non nuancée nous amenerait à considérer l'existence du ressenti comme une preuve de la violence subit. Sauf que ça aussi, c'est plus complexe, et notre perception est altéré par notre vécu de violence. C'est super compliqué, dans mon taf de psys, d'amener les personnes à justement remettre en question cette radicalité politique, ou à la considérer comme un facteur de maintient de leurs difficultés. Et pourtant j'ai l'impression que c'est nécessaire, quand je reçois des personnes qui sont persuadées d'être horribles, mauvaises, manipulatrices, toxiques, parce que c'est ce qu'on a pu leur renvoyer, parce qu'elles ne correspondent pas à cette perfection militante impossible, parce que " le ressenti de la victime" serait la preuve de cette violence essentialisée en elleux. Tout pareil, la nuance semble nécessaire, pour reprendre du pouvoir; se penser victime en permanence de tout et de tout le monde, ça crée tout plein de pensées limitantes, qui j'ai l'impression peuvent immobiliser les personnes, et créer des carcans qui isolent et restreignent de plus en plus. Bref, reflexion un peu décousue, mais ce sujet est vraiment passionnant. Merci pour cette article <3
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S
Merci BEAUCOUP Doum pour cet apport très riche. J'imagine bien oui qu'en tant que psy, il y a beaucoup de choses à travailler sur ces sujets-là avec ses patient‧e‧s. J'ajoute un passage d'un bouquin que j'ai lu récemment qui m'a bcp parlé, de la bouche d'un militant qui décrit ce que sa femme lui reprochait (et ce qui lui a permis d'ouvrir les yeux sur son propre comportement) : "Une façon d'être dogmatique, rigide dans les conversations, de juger les gens immédiatement, d'être en opposition systématique, d'avoir une hiérarchie des centres d'intérêt très exigeante, alliée à cette forme de conviction d'avoir trop souvent raison : c'est la conséquence directe d'une éducation dispensée par une minorité politique convaincue d'être à l'avant-garde." (tiré de "Le jour où mon père s'est tu" de Virginie Linhart). C'est fatigant pour les autres mais aussi pour soi, comme vous l'expliquez très bien. <br /> En tout cas je suis contente de savoir que nous sommes plusieurs à prendre nos distances avec un mode de pensée et d'action qui nous a quelque peu enfermé‧e‧s :)
C
Chère Julie<br /> Merci pour tout, livres, blogs et vidéos. J’ai commencé avec bonheur à lire votre thèse en format numérique. Mais en vrai, je désespère de la trouver en format papier ! Est-ce qu’elle est éditée ? Sinon où puis-je la trouver ? Merci infiniment ! Cécile
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F
Idem. Mais quel talent pour l écrire !
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N
Beaucoup de similitude dans le parcours, je me suis totalement cachée, je pensais oubliée et perdue mais je me suis aperçue que non, j'ai toujours été bien là dans un petit coin, mais je faisais exclusivement ce que l'on attendait de moi. <br /> En ce qui concerne les nuances de gris, je les ai apprises bien tôt par des contextes de vie mais je m'aperçois qu'en période de fatigue, la tendance à la radicalité se repropose parfois. ça me demande un effort supplémentaire pour essayer de ne pas retomber dedans. <br /> C'est assez étrange, ça dépend aussi de la valeur de l'équité et de la justice que je mets sur le sujet. <br /> Il y a pour moi toujours des choses impardonnables.<br /> Bon courage dans votre lutte contre la Covid, prenez bien soin de vous.
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S
Merci pour cet apport ! Je n'avais pas réfléchi à la façon dont la fatigue ou même le stress peuvent jouer sur la radicalité, en vous lisant je me dis que c'est tout à fait ça et valable pour moi aussi !

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