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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 14:36

Ca y est, la date est enfin arrivée, nous sommes le 12 juillet 2012 et j’ai rendez-vous avec le Dr Tuffreau.

Ce rendez-vous, ça fait un mois et demi que je l’attends, que je l’espère. J’en rêve la nuit, j’y pense le jour, je suis obsédée. J’ai pris rendez-vous avec le Dr Tuffreau le jour même où j’ai découvert le syndrome d’asperger, ou « autisme de haut niveau ». Je me suis reconnue dans tous les témoignages que j’ai pu lire sur internet. Passée la première onde de choc, j’ai pleuré, beaucoup, et paniqué, un peu. Ce serait donc ça ? Mon incapacité à communiquer et à exister au sein d’un groupe, mon intolérance au bruit, mon hyperémotivité, mes intérêts limités, ma psychorigidité, mon incapacité à établir des liens d’amitié durables (à de très rares exceptions), mon immense fatigue, pourraient s’expliquer par ce seul et même syndrome ?

 

J’ai rendez-vous à 14h. J’arrive avec, comme toujours, dix minutes d’avance. Le Dr Tuffreau m’accueille à 14h pile. Je viens de passer les dix minutes les plus longues de mon existence, à trembler comme une feuille morte, debout devant la porte de la salle d’attente.

 

Il est souriant, gentil, je me sens immédiatement en confiance. Nous commençons à échanger. Il me demande quel est mon âge, quelle est ma profession, quelles études j’ai fait, quelles sont mes activités, mes loisirs. L’émotion monte, je commence à pleurer. J’ai le sentiment que tout se joue là, maintenant, que ma vie entière pourrait prendre un autre sens. Je lui réponds que j’ai peu d’activités, que je passe le plus clair de mon temps libre seule chez moi. Il me demande pourquoi je pleure, si c’est le fait d’être seule qui me rend triste. Non, Docteur, je ne souffre pas de ma solitude, au contraire elle me repose, mais je souffre par contre du regard des autres. « Alors le fait de passer du temps avec des gens, des copains, ça ne vous ressource pas ? » Non, Docteur, ça m’épuise. Ça ne m’empêche pas d’éprouver du plaisir parfois, mais ça m’épuise. Je vais même vous faire une confidence, je me sens mieux en présence des animaux qu’en présence des bipèdes. « Ca n’est pas étonnant, les animaux on n’est pas inquiets à l’idée de savoir ce qu’ils pensent ». Oui, et puis au moins ils ne parlent pas.

 

chat.png 

 

Il me demande si lors de mes études j’avais pour habitude d’avoir une vie spontanée (« tiens, si on allait au ciné ? si on sortait ? ») ou au contraire plutôt routinière. Je lui réponds que ma vie a toujours été plutôt routinière. La routine, ça sécurise. Ça enferme aussi, mais ça sécurise.

 

Il me demande comment je me sens au sein de mon couple, si les choses se passent bien. Je lui explique que je vis avec quelqu’un de plutôt casanier qui, même s’il aimerait me voir sortir plus souvent, m’accepte comme je suis. Je précise par contre que la vie à deux me coûte. « A la rigueur, vous préféreriez que chacun vive chez soi et vous voir uniquement de temps en temps ? » J’acquiesce.

 

« Et comment vous vous êtes rencontrés ? » Sur internet, Docteur, comme mon précédent compagnon.

 

« Vos supérieurs vous ont déjà dit que vous manquiez d’initiative ? » Ah oui, plus d’une fois. Vous ne pouvez pas me dire que je dois aller vendre des lunettes si vous ne me dites pas comment procéder exactement. Je suis une excellente exécutante, mais ça s’arrête là. Alors parfois évidemment je feinte : je vais lire des bouquins, me renseigner sur le métier, pour pouvoir me sentir plus à l’aise et savoir quoi faire. C’est exactement ce que j’ai fait pour mon premier boulot. Sans ça et le soutien de mon manager qui a pris le temps de me former, je n’avais plus qu’à m’asseoir en tailleur au milieu de l’open space et me mettre à pleurer.

 

Il me questionne sur ma perception sensorielle. Je lui explique que je suis intolérante au bruit, qu’un bébé qui pleure me donne envie de me taper la tête contre les murs. Je lui explique aussi que je suis très sensible aux odeurs. Quand je fais la bise à quelqu’un, je bloque ma respiration, c’est automatique, car je supporte très mal d’être envahie par l’odeur de l’autre.

 

Il me questionne sur mon enfance, alors que j’ai si peu de souvenirs, quelques flashs tout au plus :

Je me souviens de mon angoisse quand ma mère me déposait chez des camarades de classe pour fêter des anniversaires. Je me mettais à hurler à la mort et m’accrochais à ses jambes.

 

Je me souviens d’avoir toujours réussi à avoir une bonne copine (de préférence introvertie et calme) à laquelle je me greffais. « Ah oui, une copine-paravent ! » Voilà, c’est ça Docteur.

 

Je me souviens que je n’aimais pas trop les récrés et l’agitation qui y régnait.

 

Mais je me souviens d’une enfance certes solitaire, mais plutôt très heureuse, dans l’ensemble, mis à part ces quelques malaises. Je mentirais si je disais le contraire.

 

Par contre à l’adolescence, les choses se sont réellement corsées, car un jeune se doit d’exister au sein d’un groupe pour exister tout court. Il fallait maîtriser les codes de la séduction, les codes vestimentaires, les codes du langage… C’était trop pour moi, j’étais à la ramasse. Mais pas tant que ça, hein, Docteur, parce que j’observe, j’imite, et je m’adapte. C’est la stratégie dite du caméléon.

 

    caméléon 

 

La stratégie du caméléon permet de sauver les apparences, mais elle a ses limites… Les jours de grande fatigue, le masque tombe. Je ne peux plus faire illusion. Je suis dans ma bulle. J’invente alors n’importe quel prétexte pour ne pas avoir à affronter le monde extérieur et me montrer sous mon « vrai » jour. Une maladie diplomatique, la plupart du temps. Le pire, c’est que j’en arrive à me rendre réellement malade. Il est plus facile d’être malade que d’avoir honte de soi par méconnaissance…de soi. Mais c’est fini, ça, hein, Docteur ? Maintenant j’ai compris, vous me l’avez expliqué, j’ai le droit d’être fatiguée.

 

J’ai le droit d’être fatiguée parce que mon mode de fonctionnement ne me permet pas d’envisager sereinement la relation aux autres. Ces autres, je n’y comprends pas grand-chose, et je dois faire un effort énorme pour les décoder (mimiques faciales, ton de la voix, gestuelle). Je suis devenue une pro. Je dirais même que j’ai développé un sixième sens : rien ne m’échappe. Par contre je suis nulle pour percer à jour ceux qui se mentent à eux-mêmes. Tout est cohérent chez eux, il me faut donc du temps pour découvrir leur petit manège.

Quant à ceux qui disent en 10 min ce qu’ils pourraient dire en 1 minute, ils me fatiguent et me rendent agressive. « Allez, accouche, va droit au but ! ». Trop d’efforts de concentration pour pas grand-chose, je les fuis comme la peste. Moi, il me faut du concret, du logique, du A+B=C. Certains s’offusquent de mon manque de diplomatie : « Pépette, il faut que tu apprennes à mettre les formes, bla bla bla ». Je crois juste que si tout le monde allait droit au but, on gagnerait beaucoup de temps et d’énergie.

adj.png 

 

 

tap tap

 

Alors voilà, Dr Tuffreau, en 45 min, vous avez su mettre des mots sur une souffrance indicible. Vous étiez la dernière pièce d’un puzzle que je m’évertuais à vouloir reconstituer seule. Vous m’avez entendue, et comprise. Je ne vous en remercierai jamais assez.

 

Aujourd’hui, l’euphorie du diagnostic est retombée. Je suis dans une période plus tourmentée et me pose, comme à mon habitude, énormément de questions. Comment a-t-on pu passer à côté de ça pendant 27 ans ? Comment dissocier ce qui relève du syndrome de ce qui relève de ma personnalité ? Avec tous ces efforts de suradaptation et de surcompensation, comment savoir qui je suis vraiment ? Que dois-je faire pour rendre ma vie plus confortable ? Est-ce-que je dois l’annoncer à mes parents, à ma famille ? Je me sens pour l’instant terriblement seule, face à moi-même et à mon handicap.

 

Le 12 juillet 2012 marque néanmoins le début d’une nouvelle vie, d’une nouvelle aventure. Certains font le GR 20, Secret Story ou la Route du Rhum. Moi, mon délire c’est Asperger-land.

 

Bienvenue sur ma planète.  

 

 

 

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Published by emoiemoietmoi - dans Asperger
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commentaires

Elleauxailes 12/04/2016 10:45

Gros gros bisous...
Moi j'en suis toujours à la réaction de ma psychiatre "spécialiste-de-enfants-autistes-Asperger"... "Ménon ménon, c'est une lubiiiie!".
N'empêche que le CRA de Poitiers me met en relation avec le CRA de Niort, Pôle Adultes... hin hin hin.
Peuvent lire mon blog, ça leur fera une idée du zèbre (de la zèbre, de la zébrette, de ze bêêête...).
Ouin....
Pfff, je vais retourner me coucher, je crois.
J'ai pas de chat à moi, moi... snif snif.

Et ma mère met 150 ans pour dire un truc qu'elle aurait pu dire en 150 secondes... Arg!
Et c'est une violente du boucan (je fais de l'hyperacousie depuis que je suis gamine).
Et elle adooore la clarté (je suis hypersensible à la lumière)
Et elle passe son temps à passer (alors que j'aimerais bien être seule... mais en même temps j'habite la résidence secondaire de mes parents ><).
Vivement que je réintègre mon appart...
Sauf que bon, je suis séparée de mon mari parce qu'il est gravement malade, donc si je réintègre l'appartement, ça sera parce qu'il sera définitivement soulagé de ses souffrances (son vœu le plus cher).
Alors ça fait un peu vache de dire "vivement que je récupère l'appart".
Mais c'est ce que je ressens.

fabien 26/01/2015 19:36

Le psy, "specialiste" de l'autisme, que j'avais vu m'avais demandé d'ecrire une lettre me concernant, j'ai commencé, si j'arrivais à me racconter, cette lettre ressemblerai à 80% à ce que tu decris.

Marco 26/12/2014 01:41

Bonsoir super pépette
L'émotion me submerge mais je prends mon courage a deux mains car j'ai besoin de pouvoir échanger avec une personne en qui je me reconnais après tant d'années a essayer, bien sûr sans succès, de rentrer dans le moule. Je suis épuisé de faire semblant et ravage d'avoir trop fait confiance. Ma vie professionnelle est une succession d'investissements et de brun out... Enfin, bien content d'avoir pu te lire

Au bord des larmes 27/07/2014 15:04

Que dire de plus a part, merci de partager tout ça sur ton blog. Dans chaque articles je me retrouve un peu, mais dans celui ci, a part dans nos vie qui ont forcément eu des rebondissement différent, je me suis beaucoup retrouvé.
J'ai suis depuis tomber il y a peu sur des témoignage et est été bluffé des similitude, de la façon de penser et de réagir qui était bien souvent la même.
J'en suis encore a me demander si ce n'est pas moi qui invente tout (certain membre de ma famille, dont ma soeur tout particulièrement, m'a toujours qualifier d'affabulatrice et je finis par le croire). En grandissant j'ai compris que ma façon de réfléchir, toute ces chose auquel je pense avant de dire une phrase, un mot ou faire un geste, ne sont en faite pas "naturel", que tout le monde de le fait pas (pour moi, c'était pareil pour tout le monde, tout ceux qui m'entourait faisait ce travaillant mental quand ils parlait)
Enfin tout ce pavé pour dire, merci de me soulagé, en me disant que je ne suis peut etre pas juste une bonne a rien, qui ne fait pas assez d'effort. ^-^

Zebra Dya 18/02/2014 15:44

Après avoir lu quantité de tes articles tout plus intéressants les uns que les autres, j'en ai déduis deux choses (même plus mais les autre sont plus difficiles à exprimer et surtout à mettre en forme) :

- Je partage bon nombre de tes valeurs et certaines de tes difficultés, n'étant pourtant pas asperger ou autiste (mais plutôt zébrée), certes il me semble à un niveau peut être moins élevé mais disons que je compatit assez facilement pour avoir vécu certaines situations similaires et avoir pu ressentir des émotions semblables (que de synonymes pour ne pas trop me répéter!)

- Je ressens une irrésistible attirance (purement amicale, sans ambiguïtée) envers toi. Tu dégage quelque chose de fort, et de beau, et je pense très sincèrement que tu es quelqu'un qui mérite vraiment d'être connu, et si le hasard fait que tu lise mes mots un jour ici, je m'estimerais bien chanceuse d'avoir pu échanger avec toi de court instants de partages dans leur aspects le plus pur, sans jugements, et en toute solidarité.

Je vais suivre aussi assidument que possible ta chaîne et ton blog, car je pense que tu peux beaucoup m'apporter. Et si cela deviens réciproque, je ne pourrais qu'en être emplie de joie et de fierté.

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  • : Le blog de emoiemoietmoi
  • : émoi émoi et moi... Le blog porte bien son nom! Il est avant tout centré sur...moi, ma petite vie, mes coups de gueule, mes envies. J'essaye d'apporter un certain éclairage sur le syndrome d'Asperger trop méconnu en France. Avec humour, toujours. // Ce blog est protégé par les droits d'auteur. Toute reproduction, diffusion, publication partielle ou totale est interdite sans l'autorisation écrite de l'auteur.
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